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Publié le 8 Janvier 2020

Histoire - Les influences nazies du management moderne

L'historien Johann Chapoutot publie "Libres d'obéir : le management, du nazisme à la RFA" chez Gallimard, dans lequel il explore les techniques de management du régime nazie.

Publié le 8 janvier sur France Culture

Le management, du nazisme à la mondialisation, ou l’art de produire le consentement et l’illusion d’autonomie chez des sujets aliénés. S’il ne dresse pas un réquisitoire contre le management et s’il ne dit pas non plus qu’il s’agit d’une invention du IIIème Reich, Johann Chapoutot, notre invité, souligne une continuité entre les techniques d’organisation du régime nazi et celles que l’on retrouve aujourd’hui au sein de l’entreprise, en atteste la condamnation récente de l’entreprise France Télécom et de ses trois ex-dirigeants pour "harcèlement moral institutionnel".

Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris-Sorbonne, et après s’être intéressé au régime nazi dans des ouvrages comme Histoire de l’Allemagne (de 1806 à nos jours), paru aux PUF (Que sais-je) en 2014 ou La Révolution culturelle nazie (Gallimard, 2016), il revient avec Libres d'obéir : le management, du nazisme à la RFA (Gallimard, 2020), où il s’intéresse en particulier aux méthodes de la Menschenführung, qui traduit et germanise le terme américain de management.

Car, montre-t-il, l’Allemagne du IIIème Reich est le lieu d’une économie complexe où des ingénieurs, juristes, intellectuels  formés par les universités de la république de Weimar et courtisés par les nazis réfléchissent à l’organisation optimale de la force du travail. Le IIIème Reich devient ainsi un moment "matrice" (p.16) de la théorie et de la pratique du management pour l’après-guerre. 

"Il faut penser la transformation de l’administration, car en matière économique, il faut produire dans des quantités inédites et inouïes dans l’histoire allemande". (Johann Chapoutot)

Après 1945, les historiens prennent ainsi conscience que le crime de masse a été une industrie basée sur des méthodes d’organisation et de logistique ayant rendu possible une série de crimes que l’on attribuerait plutôt à la barbarie. C’est là la preuve de la contemporanéité du nazisme, ces crimes traduisant des projets politiques et économiques rationnels décidés par des technocrates ou des managers.

Surtout, Johann Chapoutot souligne un paradoxe : une conception du travail non autoritaire mis en place par un régime illibéral, où employé et ouvrier consentent à leur sort dans un espace de liberté et d’autonomie construits autour de l’imaginaire de la "liberté germanique", un vieux topos entretenu par le Reich pour justifier ce fonctionnement et cette organisation du travail "par la joie" (durch freude). Animés par des politiques sociales et un fonctionnement d'entreprise favorisant le plaisir et le loisir,- "l’heure, nous dit Johann Chapoutot, n’est pas encore aux baby-foot, aux cours de yoga ni aux _Chief Happiness Officers_, mais le principe et l’esprit sont bien les mêmes" (p.74) - les travailleurs obéissent à la Führung, une forme de pouvoir qui leur dicte les fins à atteindre mais qui reporte sur eux la responsabilité des moyens, car il n’y a que dans la manière de remplir ces objectifs qu’ils sont libres d’agir.  Des méthodes pensées et prônées par des intellectuels, hauts fonctionnaires et administrateurs soucieux de mener le pays vers la prospérité en enjoignant de faire plus par la souplesse d’esprit, la rapidité d’exécution et la flexibilité.

"Les managers nazis reprochent aux Français d’être trop centralisateurs et trop autoritaires. C’est pour ça qu’ils opposent à l’administration à la française, centralisatrice, verticale et hiérarchique(…) le management à l’Allemande, qui, de manière assez contre intuitive pour nous, est libéral". 

"Les nazis ont très bien compris que pour produire dans des quantités inédites dans l’histoire, il fallait motiver le « matériau humain » ; que l’on appelle aujourd’hui la "ressource humaine", le facteur de production qui était le facteur travail". 

"L’idée des nazies est que l’Etat doit être pulvérisé. Dès 1933, ils détruisent l’Etat". (Johann Chapoutot)

Parmi eux, Reinhard Höhn, auquel Johann Chapoutot consacre une grande partie de son essai : ayant échappé aux purges de la dénazification après 1945, ce cadre prometteur du IIIème Reich, protégé d’Himmler, devient directeur de l’Académie des cadres (Akademie für Führungskräfte) fondée en 1956 dans la ville de Bad Harzburg (Basse-Saxe), académie où il enseigne les techniques de management appliquées par le régime nazi aux côtés d’autres anciens membres SS. S’y forment tant le gratin du "miracle économique", cadres de Aldi ou de Opel en passant par Hewlett-Packard et BMW, que ceux de l’armée nationale de la République fédérale d’Allemagne, la Bundeswehr. Car les stratégies managériales de l’armée sont, encore une fois, très proches de celles de l’entreprise. 

En outre, à l’heure du virtuel et d’une croissance tournée vers la production mondiale effrénée, où le travail, entre burn out et bullshit jobs, semble ne plus avoir de sens, Johann Chapoutot montre que les nazis apparaissent finalement comme l’image déformée d’une modernité devenue folle, traitant des personnes comme de simples facteurs de production sous des apparences de bien-être et de bienveillance au travail.

 

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