Tribune
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Publié le 3 Janvier 2014

«La France ne se juge pas à sa juste valeur»

Par Cyrille Louis

Dans le cadre de la série « Regards sur la France » du Figaro

 

Pour l'historien  et intellectuel israélien Zeev Sternhell, notre pays n'a pas à renoncer à ses ambitions de rayonnement culturel. Pour peu qu'il assume ses erreurs passées et continue à combattre les extrémismes.

 

Né en Pologne, Zeev Sternhell a passé son adolescence à Avignon à la fin de la guerre avant d'émigrer en Israël. Chevalier de l'ordre des Arts et des Lettres en France, il a participé à la création du mouvement «La paix maintenant» en Israël. Il est titulaire de la chaire Léon Blum à l'Université hébraïque de Jérusalem.

Enfant, étudiant puis chercheur, vous avez longuement vécu en France avant de vous établir en Israël, sans jamais rompre les liens qui vous unissent à notre pays. Qu'éprouvez-vous aujourd'hui lorsqu'il vous arrive d'y retourner?

 

Zeev Sternhell : J'entretiens avec la France des rapports très proches. Je viens souvent à Paris où je possède un pied-à-terre, rue Amelot (XIe). J'y travaille, j'y ai beaucoup d'amis, j'y publie mes livres. Je ne me sens donc pas étranger à ce pays, même si je n'en suis pas formellement citoyen. Et je ne vous surprendrai pas en disant que ce que l'on respire d'abord en parlant aux gens, en lisant les journaux, en vivant à Paris, c'est un certain genre de pessimisme. On y a le sentiment que la France se rétrécit, qu'elle est en perte de vitesse. Ce qui, je crois, est très exagéré. Mais sur un plan subjectif, c'est ainsi.

 

À quoi cette perception tient-elle?

 

Comme partout dans le monde occidental, le sentiment qui prévaut est que, dans le meilleur des cas, demain ne sera pas pire qu'aujourd'hui. Quand j'étais jeune, la société française était animée d'une confiance en soi, habitée par la certitude que le monde avançait sur une ligne ascendante, si bien que nos enfants vivraient sans nul doute dans un monde encore meilleur que le nôtre. Aujourd'hui, au contraire, on se borne à espérer que leurs conditions de vie ne se détérioreront pas trop.

 

La France a-t-elle perdu la maîtrise de son destin?

 

Sans doute pas, mais une grande partie de la société est hantée par ce qu'elle décrit comme une prise de pouvoir de Bruxelles et de l'économie globale. Les Français ont le sentiment que le sort du pays leur échappe parce que les décisions sont prises ailleurs, au niveau européen ou chez les patrons de multinationales. Chez les Anglais, l'idée même que l'avenir ne soit pas arbitré par le Parlement britannique, qui existe depuis le Moyen Âge, est tout simplement insupportable. En France, on ne le dit pas de la même façon, mais quelque chose de cette sorte prévaut. Les gens ont le sentiment que leur pays lâche prise. Cette perception est renforcée par le fait que le progrès technique n'est plus, depuis longtemps, synonyme de progrès social. Au XVIIIe siècle, la pensée des Lumières était basée sur l'idée que la science faisait avancer le monde. Aujourd'hui, la technologie peut faire des merveilles, mais le quotidien des petites gens ne s'améliore plus. Ils ont le sentiment, justifié, qu'ils sont en train d'être vomis par la société. Progressivement, il n'y aura plus de travail pour eux. Que vont devenir ceux qui n'ont pas eu accès au moins à une éducation secondaire?

 

Le Front national capte avec succès l'angoisse de ces laissés-pour-compte. Sa progression dans les intentions de vote vous surprend-elle?

 

Non, car le Front national appartient à la culture française. Il met l'accent sur la peur, très présente en temps de crise, de perdre une certaine identité culturelle, une forme de pureté nationale. Les Français ne pensent pas fondamentalement que les immigrés viennent leur faucher leur travail. N'oublions pas que la France, qui durant l'entre-deux-guerres a accueilli les Juifs d'Europe orientale alors que les États-Unis leur avaient fermé leurs frontières, est fondamentalement une terre d'accueil. Le succès du Front national, qui s'inscrit dans la vieille tradition de l'extrême droite française, tient au fait qu'il pose le problème de l'identité nationale. Longtemps, la France libérale et la France socialiste ont vécu avec une définition toute simple de la nation, qui était celle de Diderot et d'Alembert: «Une quantité considérable de peuples, qui habite une certaine étendue du pays, renfermée dans de certaines limites, et qui obéit au même gouvernement.» C'est sur cette base qu'ont eu lieu, à l'époque de la Révolution, l'émancipation des Juifs et la libération des Noirs. Mais cette définition, politique et juridique, ne dit pas un mot de la culture. C'est contre cela que s'élève l'extrême droite, qui dit aux immigrés, comme autrefois aux Juifs: «Vous êtes citoyen parce qu'un bureaucrate à la préfecture de police vous a délivré une carte d'identité, mais ça ne fait pas que votre cœur et votre esprit soient français.» Être français, c'est appartenir à un corps qui est le produit de l'histoire, de la culture, de l'ethnie… Or Claude Lévi-Strauss, qui n'était pas suspect de racisme, a bien montré que l'ouverture aux influences étrangères constitue une menace pour cette identité commune. En ces temps de crise, le besoin de préserver notre authenticité et notre héritage renforce logiquement le Front national… Lire la suite.

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