Tribune
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Publié le 4 Avril 2014

La fin du silence en Grèce ? Un tournant dans la mémoire de la Shoah en Grèce

Par Michel Azaria, vice-président de Judéo-Espagnol A Auschwitz (J.E.A.A.)

La Grèce contemporaine a connu des épisodes dramatiques dans l’entre-deux-guerres, pendant la Deuxième Guerre mondiale et après. Pour ne citer très rapidement que la dictature de Metaxas avant-guerre, la terrible guerre civile (1946-1949) ou la dictature des colonels entre 1967 et 1974 et entre ces moments clés, la tragédie de la guerre avec ses victimes civiles et militaires, la famine meurtrière, le travail forcé puis la déportation des Juifs dans la zone occupée par les forces nazies ainsi que les Juifs déportés par les Bulgares dans la zone qu’ils occupaient en Thrace dont on parle davantage aujourd’hui (1) car il est vrai que leur sort terrible est occulté par le sauvetage bien connu de ses populations juives par la Bulgarie. 

Revenons sur ces populations juives de Grèce. Elles ont été décimées. Ce sont des héritages extrêmement riches qui ont été engloutis. La petite communauté hellénophone, dite aussi romaniote, notamment celle de Ioannina, a vu la quasi-totalité de sa population anéantie à Auschwitz. Elle était présente en Grèce 70 ans avant notre ère. Celle de Salonique (2) (Thessalonique) a subi la perte de 46.000 (3) Juifs (96% de la population) selon Joseph Nehama. Cette communauté présente depuis l’Expulsion d’Espagne en 1492 puis, plus tard, en raison des ravages de l’Inquisition contre les conversos, était comme chacun sait très multiple, parlant le judéo-espagnol (4), mais aussi le français grâce à l’Alliance Israélite Universelle. Elle couvrait tous les courants de l’échiquier religieux, culturel et politique.

Il nous faut constater que l’histoire tragique de la Shoah en Grèce a pendant très longtemps été ignorée dans les enseignements officiels. L’éducation nationale grecque et donc les maîtres d’école ont « naturellement » préféré mettre en valeur, soit l’Histoire antique, soit les épisodes glorieux des différents événements qui ont abouti au processus historique de l’indépendance de l’État grec pour culminer, selon les interlocuteurs, par la Libération ou l’Annexion de  Salonique, aujourd’hui deuxième ville de Grèce, en 1912 et la récupération des îles du Dodécanèse sur l’Italie en 1947.

Pour expliquer ce  lourd silence, toutes ces années, dans la société grecque, on peut à juste titre parler de traditions séculaires anti-judaïques, s’appuyant hélas sur des rites et des textes religieux de l’Église orthodoxe toujours en vigueur. Mais, il est tout aussi justifié de parler d’une Histoire globalement très lourde à porter. En effet, plusieurs générations de Grecs ont ignoré ou ignorent que la Grèce avait eu une communauté juive florissante qui a été décimée pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’antisémitisme d’une fraction certes trop importante des partisans d’Aube Dorée ne doit pas être confondu avec l’ignorance d’un très grand nombre des réalités au-delà des mythes.

Aujourd’hui, et pour être précis, ces toutes dernières années, des signes forts laissent entrevoir un tournant dans la mémoire collective grecque concernant les Juifs.

Commençons par l’Église orthodoxe grecque d’aujourd’hui. Elle peut s’appuyer sur l’attitude exemplaire pendant la Guerre de l’Archevêque d’Athènes et de Grèce, Mgr Damaskinos, déclaré Juste (5). De nombreux Juifs dans le monde demandent à l’Église orthodoxe de prendre exemple sur le pas décisif  qu’a représenté la publication de Nostra Ætate par l’Église catholique et de réformer son rituel en l’expurgeant de ses mentions antisémites notamment au moment des Pâques chrétiennes. La situation actuelle en France des rapports Juifs - Catholiques pourrait servir d’exemple. Il se trouve que c’est le Métropolite de l’Église orthodoxe de France, Mgr Emmanuel qui coprésidait avec Betty Ehrenberg du World Jewish Congress l’important colloque de rencontre entre religieux et laïcs, Juifs et orthodoxes, de plusieurs pays européens et américains qui s’est tenu à Thessalonique en juin 2013.

À cet égard, le rapprochement remarqué effectué par l’Église orthodoxe de Chypre avec le Grand Rabbinat d’Israël en décembre 2011 montre la voie : le communiqué commun (6) signé par l’Archevêque Chrysostomos II de Nicosie et l’ancien Grand Rabbin d’Israël, Yonah Metzger donne comme objectif de mettre un terme « aux hostilités ou suspicions qui ont empoisonné, dans le passé, les relations entre Chypre et Israël. »

Le réchauffement des relations entre Israël et la Grèce est récent. Pour dire les choses telles qu’elles sont, il n’a vraiment pris de l’ampleur que depuis la détérioration des relations entre la Turquie et Israël en 2010 avec l’affaire de la flottille Mavi-Marmara.

Aujourd’hui, il y a de nombreux échanges au niveau ministériel entre Grecs et Israéliens. Le président Shimon Peres s’est rendu en visite officielle en Grèce en août 2012 obligeant les officiels à revenir prématurément de leur lieu de vacances.

C’est un changement géopolitique fondamental, encore une fois, très récent. Rappelons, qu’il a fallu attendre 1990  et l’initiative courageuse du Premier ministre Konstantinos Mitsotakis effectuant pour la première fois (7) une visite d’État en Israël et son discours historique à la Knesset pour que l’on parle enfin dans la presse grecque dans des termes plus favorables de l’État d’Israël.

Dans le pays, les choses ont été plus lentement, mais s’accélèrent.

En septembre 2012, une délégation du Crif, avec à sa tête Richard Prasquier, s’est rendue à Athènes et Thessalonique. Elle a été reçue par des officiels de haut rang et l’Archevêque d’Athènes et de Grèce. Tous les interlocuteurs ont fait preuve de fermeté envers le racisme et l’antisémitisme. Le dignitaire religieux a réaffirmé sa volonté de lutter contre l’antisémitisme. Le ministre de la Justice a donné à la délégation la primeur de mesures qui devaient être prises un peu plus tard contre les actions racistes et antisémites des mouvements néonazis. Enfin, dans ces moments de crise sévère où ceux qui souffrent se tournent vers les municipalités, les entretiens avec les deux maires d’Athènes et de Salonique ont confirmé les engagements des édiles par rapport à l’histoire et à l’actualité concernant les Juifs.

Le 15 mars 2013, on commémorait le 70ème anniversaire du départ du premier convoi de Juifs de Salonique vers Auschwitz. À cette occasion, deux évènements inédits ont eu lieu dans la deuxième ville de Grèce.

D’une part, pour la première fois dans l’Histoire grecque, David Saltiel, en tant que président de la Communauté juive de Grèce, accueillait dans une synagogue un Premier ministre, Monsieur Antonis Samaras, qui dans son discours a rendu un hommage émouvant aux Juifs victimes de la barbarie nazie à Auschwitz. Cette cérémonie très impressionnante à laquelle participaient notamment Ronald Lauder, président du World Jewish Congress (WJC), Moshe Kantor, président du European Jewish Congress (EJC) ainsi que Roger Cukierman, vice-président du WJC, devait se clore par l’HaTikva interprétée par  Ivry Glitis spécialement venu de Paris. Cette initiative n’est pas neutre dans un pays comme la Grèce. En février 2014 (8), le journaliste d’extrême-gauche Theodoros Karypidis, candidat au poste de gouverneur de la Macédoine occidentale accusait M. Samaras d’être à la tête d’un complot juif, « un nouveau Hanoukkah contre les Grecs. »

D’autre part, à l’initiative du maire, Monsieur Yannis Boutaris, pour la première fois, était organisée une marche silencieuse entre la place de la Liberté (lieu où le samedi 11 juillet 1942 la Werchmacht avait réuni les Juifs de la ville pour les soumettre à des séances d’humiliation et des supplices) et la gare du ghetto Baron Hirsh d’où partaient les convois pour Auschwitz. Ayant participé à cette marche, je peux témoigner que l’évènement réunissait de très nombreux Grecs orthodoxes et juifs unis dans le souvenir des Juifs de la ville et dans le refus des valeurs prônées par les néonazis d’Aube Dorée dont le Quartier Général se trouvait sur le parcours. Mais, la marche s’est déroulée sans incident.

Le maire de Salonique s’est rendu à Auschwitz le 8 avril 2013 pour la Marche des Vivants (9). Ecoutons la réaction (10) d’Erika Perahia, qui est à la tête du Musée Juif de Thessalonique : « Au moment où le maitre de cérémonie annonce que le maire de Salonique, Yannis Boutaris, va allumer une des six flammes à la mémoire des six millions des victimes de la Shoah, je fonds en larmes en pensant que j’aurais voulu que mes parents – décédés - voient ça. Le maire de Salonique, en participant officiellement à la commémoration mondiale des victimes de la Shoah, a reconnu, de manière publique, la perte de ses concitoyens juifs. La conclusion est simple, foudroyante et percutante : par ce geste, le maire de Salonique m’a redonné ma place – jusqu’alors refusée et effacée - de Juive séfarade de quinzième génération dans ma ville. »

En mars 2014, Monsieur Boutaris a organisé, sur le même parcours, une deuxième marche pour la commémoration du 71ème anniversaire du départ du 1er convoi vers Auschwitz. Il a prononcé, à deux mois des élections municipales, un discours courageux que l’on peut qualifier d’historique repris par le journal EgnatiaPost (11). En commençant par souligner « le retard injustifié que la ville de Thessalonique a mis à rompre son silence et à parler des heures sombres de son histoire. » Il n’a pas hésité à dénoncer « ce silence injuste et coupable sur les collaborateurs thessaloniciens, sur ces voisins qui ont détourné des fortunes et ceux qui ont trahi les Juifs qui tentaient de s’échapper. »  Autre temps fort de son discours du maire quand évoquant la perte des Juifs de Thessalonique, il parle « d’une perte pour nous tous, que nous soyons chrétiens, juifs, musulmans, athées ou agnostiques. C’est une perte pour ceux qui ont vécu cette période, mais aussi pour tous ceux qui vivront ici après nous. »

À Paris, plusieurs évènements se sont fait récemment l’écho de cette volonté de rompre le silence. À l’UNESCO, place Fontenoy, le 27 janvier, jour de commémoration de l’Holocauste par les Nations Unies, la déléguée permanente Madame K. Daskalaki, a tenu à présenter le film Kisses to the Children (12) qui retrace les histoires de cinq enfants juifs cachés en Grèce pendant la guerre.

Le Mémorial de la Shoah de Paris a fait de la destruction de la communauté juive de Grèce un des événements majeurs, très attendu entre décembre 2013 et mars 2014 : inauguration en décembre d’une exposition, Salonique, épicentre de la destruction des Juifs de Grèce suivie d’une table ronde présidée par le Consul Général de France à Thessalonique puis, plus tard, ont été organisés en janvier 2014, une conférence des Saloniciens de Paris animée par Alain de Toledo et en février d’un colloque de très grande qualité avec la participation de nombreux experts grecs sous la présidence de l’incontournable Rena Molho, pionnière reconnue dans la connaissance en Grèce et à l’étranger de la Shoah de ce pays.

Ce cycle au Mémorial de la Shoah s’est terminé par la projection du film de George Gedeon, In the Presence of My Neighbours (13) suivi d’un débat. L’auteur, grec orthodoxe, né en 1949 à Ismaïlia (Égypte), mais également élevé à Rhodes et vivant aujourd’hui à Toronto (Canada) a consacré 10 ans de sa vie à la réalisation d’un documentaire-choc qui met en avant de façon si nette et exhaustive, pour la première fois, tous les aspects sombres de la Shoah en Grèce, mais qui n’oublie pas les sauvetages grâce au rabbin Elias Barzilaï à Athènes et aux Chrétiens et à la Résistance également auteurs de sauvetages collectifs comme c’est le cas de petites communautés comme celles de Volos, Zakinthos, Trikkala ou Larissa. À la tribune, l’auteur a confié avoir dû attendre 1967 pour entendre parler, au Canada, de l’Holocauste et 1999, pour comprendre l’étendue de la catastrophe qui a frappé plus particulièrement les Juifs de Grèce. Ce film remarquable n’a pour l’instant été présenté qu’au cours de deux séances en Grèce.

Dans l’objectif de la connaissance si longtemps attendue pour le grand public de la Shoah en Grèce, ce film devrait à l’avenir, espérons-le, être un outil pédagogique essentiel en commençant par la Grèce.

Les deux films cités sont complémentaires. Ils présentent deux facettes du drame des Juifs en Grèce. Pour ceux qui ignorent encore tout et, ils sont encore très nombreux, le mieux est sans doute de les présenter ensemble et de les faire suivre, si possible, de débats. D’ailleurs, c’est ce qu’a décidé de faire, sous le patronage de l’ambassadeur du Canada à Athènes, le président de la Communauté de Ioannina, Monsieur Moses Elisaf, pour commémorer du 28 au 30 mars 2014, le 70ème anniversaire de la déportation des Juifs de cette communauté à  Auschwitz-Birkenau.

Pour conclure, un long processus, très attendu, semble en marche. Le silence apparaît maintenant rompu. La parole n’est plus seulement donnée aux extrémistes fanatiques qui ne parlent des Juifs qu’avec haine, mais précisément également à la majorité dite silencieuse grâce à des leaders courageux. Pour redonner la parole à Erika Perahia : « Oui, c’est un tournant, tout au moins à Salonique ».

Notes :

1. The Annihilation of Jewish Greeks in Eastern Macedonia and Thrace during WWII: Balkan Particularities, Facts, Memory, Paul Isaac Hagouel, Ph.D. Communication à Skopje, Académie des Sciences et Arts, 1er octobre 2013

2. Le nom pour désigner aujourd’hui la ville est officiellement Thessalonique, mais on utilise également Salonique  (les Judéo-Espagnols francophones), Salonik, Selanik etc.

3. Estimations de Joseph Nehama, In Memoriam, Communauté Israélite de Thessalonique, Thessalonique, 1949

4. Le Judéo-Espagnol, Haïm-Vidal Sephiha, Editions Entente, 19865. 313 Grecs ont été déclarés Justes par Yad Vashem (3 500 en France)

6. Cyprus church, Israeli Chief Rabbi Seek Close Ties, Orthodoxy Christian Laity, December 6, 2011

7. À l’occasion de la reconnaissance de jure de l’État d’Israël

8. Greek Leader Rants About Jewish 'Hanukkah' Conspiracy, The Jewish Daily Forward, 6 février 2014

9. 22nd March of the Living, Musée d’État d’Auschwitz Birkenau, www.auschwitz.org           

10. Entretien avec Madame Erika Perahia, conservatrice du Museo Djudio de Salonik

11. Boutaris: « La ville a été lente à parler des Juifs ... » EgnatiaPost, 20 mars 2014

12. Kisses to the Children (Baisers aux enfants), Vassilis Loules, Film de 115’en grec sous-titré en français, (2012) 

13. In the Presence of My Neighbours (En présence de mes voisins), George Gedeon, Film de 48’ en version originale, anglais et grec, sous-titré en français (2013)

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