Tribune
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Publié le 28 Juin 2013

Le Hezbollah s'ancre en Afrique

Par Tanguy Berthemet

 

Le mouvement chiite libanais accroît sa présence dans l'ouest du continent. S'appuyant sur l'importante communauté libanaise locale, embrigadée de gré ou de force, le Parti de Dieu a fait de l'Afrique occidentale l'une de ses principales sources de financement extérieur.

En cette fin d'année 2004, Abidjan, la capitale économique de la Côte d'Ivoire est au bord de l'explosion. Les tensions politiques entre le président Laurent Gbagbo et la France sont au plus haut. Les partisans du chef de l'État sont dans les rues. On redoute un pillage de la ville. Dans certains entrepôts, grandes entreprises ou autour des restaurants appartenant à la communauté libanaise de la cité lagunaire apparaissent des hommes blancs, jeunes et souvent barbus, discrètement armés. Aucun ne parle français ; juste l'arabe. «Ce sont des gens venus du Liban, des soldats du Hezbollah qui sont là pour protéger les biens de leurs frères», souriait alors une proche du président, sans plus s'en soucier.

                                                                                                         

L'histoire, passée presque inaperçue, a permis de lever un coin de voile sur l'une des rumeurs les plus tenaces du continent: les liens unissant les Libanais d'Afrique avec le pays du Cèdre, et singulièrement le Hezbollah. Le mouvement chiite, considéré comme terroriste par les États-Unis et dont la France souhaite depuis peu voir la branche armée inscrite sur la liste des groupes terroristes de l'Union européenne, n'a officiellement rien d'africain. Les premières interrogations sont nées au tournant des années 1980-1990. «Il y avait alors une surveillance active du Hezbollah naissant au Liban-Sud, raconte un ancien membre d'un service secret occidental. On a constaté que certains des chefs disparaissaient brusquement de nos radars. Il nous a fallu plusieurs mois, et parfois plusieurs années pour les retrouver. Ils étaient cachés en Afrique de l'Ouest». La surprise est totale. Quelque vingt ans plus tard, les services secrets occidentaux se demandent si l'Afrique de l'Ouest n'est pas devenue l'une des principales sources de financement, via le trafic de drogue, du Parti de Dieu et une base arrière active. Mais bien des questions demeurent.

 

Boucs émissaires faciles

 

Les «Libanais» d'Afrique de l'Ouest ne sont pourtant pas cachés. De Dakar à Abidjan, de Lagos à Luanda, ils forment une communauté visible, prospère et ancienne. Combien sont-ils? Selon les estimations, ils seraient quelque 300.000 émigrés libanais en Afrique, sur les cinq millions de membres de la diaspora dans le monde. La légende veut que le premier à atteindre le continent noir ait été Elias Khouri Younès. Ce maronite aurait débarqué au Nigeria en 1882 pour fuir la conscription imposée par l'occupant ottoman. Dans les pas de ce pionnier, d'autres compatriotes tentent leur chance. Dans les années 1920, à la suite des colons français, ils s'installent au Sénégal, mais aussi dans le futur Ghana (alors britannique), puis en Côte d'Ivoire. La réussite sera là à Dakar comme ailleurs. Le petit commerçant, coincé dans des business peu juteux que négligeaient les colons n'est plus qu'un souvenir. Aujourd'hui les Libanais brillent dans tous les secteurs, comme la banque, l'import-export, l'immobilier ou les professions libérales, avocats, médecins, ingénieurs…

 

Ce succès entraîne des jalousies. On fait des Libanais les boucs émissaires faciles des coups d'État, de la corruption et des problèmes en général. Une blague traîne dans Abidjan qui résume tout: une bonne partie des Ivoiriens seraient persuadés que «libanais» n'est pas une nationalité, mais une profession. «La communauté est complexe. On ne peut la résumer si facilement. Ce sont souvent des gens qui sont en Afrique depuis trois ou quatre générations, qui sont intégrés, même s'ils gardent un lien avec leur pays d'origine. Il n'y a plus ou presque plus d'arrivées alors il faut faire attention aux amalgames», assure un Français, issu d'une éminente famille libanaise de Dakar. Joint au téléphone, un puissant commerçant à Abidjan, de confession chiite comme la plupart des Libanais d'Afrique, ne dit pas autre chose. «On accuse toujours les Libanais de tout. Bien sûr, nous gardons des contacts au Liban. Certains peut-être donnent un peu d'argent au Hezbollah. Mais c'est pour aider. Ce n'est pas du terrorisme. Le Hezbollah participe au Parlement libanais tout de même… » Jamais, l'homme ne niera totalement l'existence du Hezbollah sur le continent. Depuis peu, les preuves sont plus solides.

 

Trafic de drogue et de diamants

 

L'une des premières remonte à décembre 2003. Un avion reliant Cotonou à Beyrouth s'écrase au décollage. L'accident fait plus de cent morts. Dans les bagages de l'une des victimes, on découvre deux millions de dollars en liquide. L'histoire n'a jamais été totalement démontrée. «Elle est vraie. Cette somme était le fruit d'une collecte faite dans toute l'Afrique par un membre du Hezbollah», assure Ely Karmon, chercheur à l'Institute for Policy and Strategy, en Israël. Selon lui, le mouvement libanais a structuré un réseau de donateurs en Afrique dans les années 1990. «Les vrais militants ne sont sans doute pas très nombreux. Au départ, ils ont approché des petits, des pauvres, qu'ils ont séduits par leurs discours. Ensuite ont été entraînés des compatriotes riches qui ont donné de bon gré ou sous la contrainte. Cela n'a rien d'original. On retrouve les mêmes méthodes avec l'ETA ou les Corses.» En parallèle, le mouvement s'infiltre dans le commerce, notamment celui du diamant en Sierra Leone et au Congo, un monde particulièrement opaque. C'est là qu'Ali Ibrahim al-Wafta, un Sierra-Léonais aujourd'hui soupçonné d'être l'un des principaux financiers du mouvement, apparaît pour la première fois, au côté d'un autre Libanais de Kinshasa. Le nom de ce dernier figurait déjà dans un rapport des Nations unies consacré au pillage des ressources minières de la RDC.

 

Rapidement, ces premiers dons ne seront pas suffisants. «En 2006, après la seconde guerre avec Israël, le Hezbollah a eu besoin d'argent. L'Iran son financier habituel ne lui en donnait plus assez. Téhéran manquait aussi de fonds à cause des sanctions économiques», affirme un spécialiste du renseignement occidental. Le mouvement se tourne donc vers l'Afrique et le trafic de drogue. Ali Fayyad, un député du Hezbollah nie toute implication de son parti dans le trafic de drogue qualifiant l'accusation de «propagande américaine». Car c'est maintenant Washington qui enquête au plus près sur les activités du Hezbollah sur le continent. De plus en plus inquiets des menées nucléaires de l'Iran, le parrain du Parti de Dieu, et de la situation en Syrie, les États-Unis poussent leurs investigations.

 

En février 2011, l'Administration Obama publie un rapport accusant une banque libanaise, la Lebanese Canadian Bank, de servir de paravent au trafic de cocaïne. Les investigations tournent autour d'un vaste système où la drogue en provenance du Venezuela, mais aussi du Mexique transite, via l'Afrique de l'Ouest, avant de remonter vers l'Europe. Les communautés chiites de deux côtés de l'océan auraient servi à mettre en place et à garantir l'efficacité des opérations, selon Interpol. L'enquête montre que l'argent a été blanchi grâce au commerce des voitures d'occasion achetées aux États-Unis et revendues en Afrique et grâce à des entreprises africaines appartenant à des Libanais, notamment dans le secteur du change et du diamant. Les sommes en jeu se comptent «en dizaines de millions de dollars». «Ce réseau de trafic de drogue est utilisé pour financer les Farc et le Hezbollah», affirmait, dès 2009, Ronald Noble, le secrétaire général d'Interpol. Depuis, plusieurs établissements de change ont été fermés brutalement au Bénin.

 

«Les trafiquants profitent de la faiblesse de la police, des institutions et des banques centrales en Afrique pour s'installer, assure un policier français en poste en Afrique de l'Ouest. Mais cela ne concerne pas les seuls Libanais. Il y a aussi beaucoup d'Africains et des Européens pour lesquels seul l'argent compte». Les opérations de la DEA, l'agence antidrogue américaine, l'ont démontré notamment par le piège tendu, en avril dernier, à Bubo Na Tchuto, l'ancien chef d'état-major de la marine en Guinée-Bissau. Les agents de la DEA ont en revanche échoué à arrêter, en mai, de la même manière, un homme d'affaires libanais d'Abidjan. Washington ne baisse pas la pression. Début juin, le Département du Trésor publiait pour la première fois une liste de quatre Libanais d'Afrique accusés d'avoir «organisé des levées de fonds et d'avoir recruté» pour le Hezbollah. Les Américains y voient «le signe de la détermination du Hezbollah à créer un réseau de financement mondial».

 

« Les vrais militants ne sont sans doute pas très nombreux. Au départ, ils ont approché des petits, des pauvres, qu'ils ont séduits par leurs discours. Ceux-là ont entraîné des compatriotes riches » Ely Karmon, chercheur à l'Institute for Policy and Strategy, en Israël.

 

Pour Ely Karmon, «ce n'est que la partie immergée de l'iceberg». «Ce qui se profile derrière le Hezbollah, c'est l'Iran avec un vrai risque de terrorisme contre les intérêts israéliens ou occidentaux en Afrique», affirme-t-il. Il en veut pour preuve la condamnation d'un Iranien, le 13 mai dernier, au Nigeria pour trafic d'armes. Azim Aghajani a été arrêté en 2010 pour avoir importé à Lagos 13 conteneurs remplis d'armes. La destination finale de la cargaison n'a jamais été établie, mais le Sénégal et la Casamance sont le point de chute le plus probable. L'affaire a ouvert une crise diplomatique entre Dakar et Téhéran.

 

Plus récemment, en mai, trois hommes d'affaires libanais étaient arrêtés à Kano, au nord du Nigeria. Selon Abuja, on a retrouvé chez eux des armes appartenant au Hezbollah, notamment des mines antitank, des missiles RPG et des kalachnikovs. Les services de sécurité nigérians soupçonnent le trio de former une «cellule du Hezbollah» prête à l'action. Mais depuis le Nigeria garde le silence sur ce dossier. Tout aussi mystérieuse est la brève interpellation, en Côte d'Ivoire, d'une dizaine d'hommes en raison eux aussi de leurs liens supposés avec le Hezbollah.

 

Le mouvement chiite libanais après des années d'implantation serait-il sur le point de passer à l'action pour protéger ses réseaux directs et ceux de l'Iran? Les Israéliens veulent le croire. L'Europe se montre plus sceptique. Comme ce coopérant français: «La présence du Hezbollah en Afrique ne fait plus de doute pour personne. Il y gagne beaucoup d'argent. Mais de là à l'imaginer tenter de déstabiliser une zone, il y a un pas. En fait, cela ne serait pas vraiment dans son intérêt. Mais tout est possible.»

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