Richard Prasquier

Ancien Président du CRIF

Le billet de Richard Prasquier - Un clivage générationnel

11 Décembre 2023 | 151 vue(s)
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Actualité

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Opinion

Mardi 16 juillet 2024, s'est tenue la cérémonie nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites et d'hommage aux Justes de France, commémorant la rafle du Vél d'Hiv organisée par le Crif en collaboration avec le Ministère des Armées. Cette année, à l'approche des Jeux Olympiques, la cérémonie s'est tenue au Mémorial de la Shoah. À cette occasion, le Président du Crif a prononcé un discours fort et engagé, dans un contexte national et international difficile.

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Dans un grand hôpital parisien, une fresque appelant à décoloniser la médecine avec ciblage de médecins considérés comme Juifs : le motif antisémite est peu douteux. Plainte de l’Assistance Publique et condamnation unanime par les syndicats de médecins. Silence des syndicats d’étudiants en médecine. 

Dans une récente enquête effectuée par l’AMIF (Association des Médecins Israélites de France), plus de la moitié des étudiants en médecine juifs ont été récemment l’objet d’actes antisémites (remarques véhiculant des stéréotypes, injures, plus rarement menaces). Les auteurs sont presque toujours d’autres étudiants, et la fréquence de ces actes est d’autant plus grande que l’étudiant est plus jeune. Ne tournons pas autour du pot : le déclencheur de ces « actes antisémites » qui ont explosé récemment, c’est la guerre à Gaza. 

Cela ne signifie pas que c’est la seule cause car l’antisémitisme est un formidable outil de recyclage. Des vieilles accusations, il sait faire du neuf : le meurtre rituel devient l’assassinat d’enfants, ou, plus sophistiqué, le prélèvement d’organes ; l’empoisonnement des puits se transmue en diffusion de virus, Sida puis Covid. Sans compter les intemporels sur le pouvoir occulte ou le complot juif.

Le 26 novembre  à Sciences Po a lieu une manifestation pro-palestinienne, l’UEJF (Union des Étudiants juifs de France) s’associe à la minute de silence pour les victimes des bombardements de Gaza. Quand les étudiants juifs demandent une autre minute de silence pour les victimes du 7 octobre, on leur répond par un refus haineux. 

À Harvard, Stanford et ailleurs, dans les universités où se forment les élites américaines et dont les frais d’écolage considérables impliquent que les familles fassent rarement partie des damnés de la terre, les débordements ont été stupéfiants, les réponses des autorités administratives minables et la sacro-sainte liberté d’opinion académique a servi de vecteur à la haine contre Israël. 

 

Une étude sur la perception de l’antisémitisme par les Juifs et les non-Juifs dans les « colleges » américains, effectuée par l’ADL (Antidefamation League) et Hillel International (organisation destinée aux étudiants juifs) a été publiée le 29 novembre 2023. Plus de 3 000 étudiants, dont plus de 500 Juifs interrogés sur près de 700 campus universitaires, l’enquête effectuée en août 2023 analysait l’évolution par rapport à une étude analogue de 2021. Mais les massacres du 7 octobre ont judicieusement conduit à répéter le questionnaire au début de novembre.

 

Cette étude montre que les événements antisémites qui avaient déjà nettement augmenté depuis 2021, ont flambé entre août et novembre : 75 % des étudiants juifs en ont été le témoin ou la victime ; deux étudiants juifs sur trois se sentaient émotionnellement en danger en novembre contre un sur trois en août. 

 

Si on la compare aux sondages dans les autres strates de la population américaine, cette enquête confirme l’existence d’un clivage générationnel. On peut dire qu’il est incarné par le soutien sans fard de Greta Thunberg au Hamas. Mais quel rapport entre la planète verte des écologistes et la planète verte et noire des djihadistes ?

 

« Prolétaires de tous les pays , unissez-vous », est-il écrit sur la pierre tombale de Karl Marx. « Opprimés de toutes les causes, unissez-vous » serait le slogan de l’intersectionalité des luttes.

 

Encore faut-il être un opprimé estampillé. Si les Palestiniens sont les opprimés modèles, les Ouïgours, les Rohingyas, les Tibétains, les Roms, les Yezidis et les Kurdes, pour ne citer qu’eux, n’ont pas droit à ce statut. Mais certains défenseurs de causes plus absconses peuvent se légitimer en participant à la défense des causes bannières. C’est ainsi que les Poler Bears, une association de « pole dancing » deviennent des opprimés acceptables en cosignant, comme quarante autres associations disparates, le manifeste pour la Palestine des étudiants de la Brown University, un membre de la prestigieuse Ivy League. 

Intersectionnalité oblige, les LGBT et les féministes manifestent pour le Hamas. Ils ont une ombre d’inquiétude sur le sort que celui-ci leur réserverait, mais ils déploient d’autant plus de bonne volonté à son égard que eux-mêmes habitent loin de Gaza. Quant aux étudiants blancs (dire plutôt les « porteurs du privilège blanc »), ils se doivent de faire (partiellement ) pardonner leur couleur de peau en utilisant ce privilège pour défendre la cause des « racisés ».

 

Les étudiants américains d’aujourd’hui ne sont plus marquée par le 11 septembre. Ils ne connaissent de la guerre que les images peu glorieuses d’engagements pour des motifs peu compréhensibles, effectués par des soldats américains de métier surarmés contre des populations pauvres parmi les pauvres. Ces étudiants se considèrent eux-mêmes opprimés par les mois de confinement du Covid, l’essoufflement des perspectives économiques alors que les inégalités croissent autour d’eux. Les médias mettent en exergue toutes les images d’injustice, les réseaux sociaux s’enflamment d’explications complotistes et simplistes, le réchauffement climatique fait des jeunes des victimes désignées pour le futur et la notion de démocratie n’a pas de valeur pour qui ignore ce qu’est une dictature.

 

Ces jeunes, le wokisme avec sa prétendue fraternité des luttes qui masque mal sa profonde intolérance, les manipule, trop heureux de lutter contre le petit Goliath israélien en pavant la voie sans même le savoir à la destruction du grand Goliath américain, celui qui, malgré ses défauts, leur accorde une liberté qu’ils ne trouveront jamais dans les régimes dont ils font la promotion avec une légèreté déconcertante. 

Et dans ce combat, comme si souvent, les Juifs sont le canari dans la mine…

 

Richard Prasquier, Président d’honneur du Crif

 

 

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